Les nouveaux modes de distribution audiovisuelle sur Internet interrogent l’écosystème de la télévision traditionnelle. Les notions de territorialité et de chronologie des médias volent en éclat. L’analyse de Julien Breitfeld pour YouVox Tech.
Viacom a dégainé. A l’instar de la presse belge, le groupe audiovisuel américain a décidé de poursuivre Google pour infraction sur le copyright. Et de réclamer pas moins de 1 milliard de dollars pour 160.000 contenus vidéo lui appartenant, et visionnés quelques 1 milliard et demi de fois sur YouTube.
Alors que la plateforme vidéo rachetée par Google n’en finit pas de signer des accords avec des diffuseurs ou des producteurs (tout récemment la BBC ou CBS), il est frappant de constater que cette annonce intervient après la signature dudit Viacom avec Joost (ex Venice Project) des très inspirés fondateurs de Kazaa, pour la fourniture de contenus. Viacom, ce sont entre autres les chaînes MTV, mais aussi Comedy Central (South Park, Chapelle’s Show), Nickelodeon (Bob L’Eponge, Jimmy Neutron..) ainsi que les catalogues de films Parmount (Titanic, Forrest Gump, Apocalypse Now…) et Dreamworks (Dreamgirls, Shrek, Wallace et Gromit, Mémoire de nos pères, Gladiator.. ).
Ce procès marque le début des grandes empoignades concernant la diffusion des contenus culturels, à l’échelle planétaire. Car si chaque nation est souveraine dans l’exercice et l’application de la loi, l’irruption de nouveaux diffuseurs tels que Youtube, DailyMotion ou l’un de leurs succédanés bouscule les régimes, les tolérances et les règlementations de chaque pays. On l’a vu avec les fermetures temporaires des versions brésilienne et turque de Youtube . L’un pour avoir montré l’ex femme de Ronaldo dans une position pour le moins explicite, l’autre pour avoir été injurieux vis-à-vis du fondateur de la République turque, Mustapha Kémal.
On le voit aujourd’hui dans la tentative du gouvernement français d’empêcher la diffusion d’images des pratiques dites « happy slapping », dont on peut croire sans peine qu’elles se retrouveront bientôt sur des sites non nationaux.
A l’heure où la Commission européenne discute de la dernière mouture de la directive « Télévisions sans frontières », cette dernière pourrait déjà être jugée archaïque, tant ses frontières s’arrêtent à celles de l’Europe, et qu’elle est établie principalement sur des services linéaires, et non à la demande. Les quotas, les règlementations concernant les protections de certains publics, les interdictions de certains secteurs à l’accès à la publicité, tout cela est déjà obsolète dans le cas de contenus disponibles sur des services non linéaires, et qui plus est fournis par des prestataires non européens.
Mais alors que dans le cas de la musique ce sont les majors qui ont fait les frais de l’apparition du web, la remise en cause du triumvirat producteur-éditeur-diffuseur dans les contenus audiovisuels est beaucoup plus prégnante. C’est que ce secteur est protégé, bénéficiant d’allocations de ressources (subventions CNC, Régions, crédits d’impôts), comme d’aides indirectes (statut des intermittents), voire d’aides par secteurs (aides aux diffuseurs, aux industries du cinéma, quota de diffusion, chronologiedesmédias).
La mondialisation de la diffusion, annoncée en fanfare par Apple qui a depuis différé l’ouverture de son service vidéo en Europe (La chronologie des médias en voie de disparition ? Apple tire sur l’ambulance), fait planer des menaces, notamment sur la distribution de contenus non européens. Mise en exergue par le phénomène du peer-to-peer, la demande d’une gestion en temps réel de la part des consommateurs remet en cause les accords interprofessionnels (on l’a vu avec la demande des opérateurs VOD d’alignement de la fenêtre de commercialisation sur celle des DVD) et les obligations légales liant ces professionnels aux Etats dans lesquels ils opèrent (principe du pays d’origine). Le marché est désormais planétaire, et les écrans ne sont plus limités à ceux de la TNT, d’un bouquet câble ou satellite ; plusieurs centaines de millions de contenus audiovisuels sont désormais disponibles, en attendant les retransmissions live par les internautes eux-mêmes.
Tout cela, avec en trame de fond les créateurs qui sont désormais eux-aussi atteints par cette concurrence acharnée entre les diffuseurs. Ils craignent de perdre un peu plus de leur indépendance, notamment du fait de la frilosité des acteurs en place et de la raréfaction des sources de financement. Ce fut l’un des points développés par la réalisatrice Pascale Ferran, couronnée aux Césars, qui parlait de fracture. Le cinéma le plus touché, selon elle, est le cinéma d’auteur. Frilosité des producteurs et des diffuseurs, présence dans le circuit en salles très courte, le cinéma d’auteur souffre. Pourtant, le nombre de films produits en France est en augmentation constante, bien que la majorité d’entre eux atteignent péniblement les 50.000 entrées. Alors qu’un film comme Autumn, porté par le bouche-à-oreilles et diffusé exclusivement sur le Net, a réalisé selon son diffuseur, Google, une audience de 400.000 personnes.
Partant, nombre de courts, expériences filmiques, pastiches, œuvres audiovisuelles de tout ordre se retrouvent chez les nouveaux diffuseurs, YouTube en tête. A l’heure actuelle, ces nouveaux auteurs qui s’ignorent ne parlent ni de droits, ni de rémunération. Tout au plus de fierté et d’ego. Ce n’est qu’une question de temps pour que de l’abondance d’œuvres naissent un sentiment de frustration, et que le media (de masse ou de niche) retrouve son rôle de médiateur, d’accompagnateur, de passeur, sur sa seule valeur ajoutée : l’éditorial. Et que les producteurs, également diffuseurs, ne signent des contenus originaux.
Et tandis que les mastodontes se battent pour le contrôle de leur flux, beaucoup se rêvent déjà en Steven Spielberg ou Pascale Ferran de demain. Le problème, si c’en est un, c’est que dès aujourd’hui n’importe qui a vocation à être et un auteur, et un producteur, et un diffuseur. Ce n’est après tout que le propre de l’homme, mais cela promet d’être tout aussi intéressant.
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