Les journalistes et les éditeurs de presse sont à juste titre inquiets des évolutions de leur métier dans un monde dominé par internet. Inquiétude d’autant plus justifiée qu’il n’est pas facile de deviner dans quelle direction vont s’orienter les marchés. Il me semble, cependant, que les quelques années d’expérience que nous avons maintenant permettent d’y voir un peu plus clair. Nous avons appris ces dernières années au moins cinq choses.
1) Nous avons, d’abord, appris qu’internet brouille les frontières traditionnelles entre médias. La presse écrite utilise aujourd’hui les techniques des médias audiovisuels :
le New-York Times propose aujourd’hui des vidéos de ses journalistes et on peut penser qu’il sera suivi, les coûts d’installation d’une rédaction télé étant aujourd’hui à la portée de tout le monde ;
plusieurs journaux (dont Le Monde et les Echos en France) ont profité de la révolution numérique pour acclimater au monde de la presse écrite les débats avec les auditeurs, une spécialité de la radio ;
à contrario radios et télé produisent sur le web des articles écrits.
2) Nous avons encore appris qu’internet modifiait complètement les marchés de l’information. Les médias (presse écrite, presse audiovisuelle) étaient hier locaux, ils sont devenus globaux. Ce qui veut tout simplement dire que le New-York Times, le Washingon Post et The Independent font concurrence au Monde et à Libération dans la partie de son lectorat le plus ouverte au monde. Cette concurrence ne joue pas de la même manière sur tous les créneaux, mais elle invite les journaux à revoir leur réflexion marketing. La presse informatique qui vivait pour beaucoup de la reprise d’informations venues d’outre-Atlantique ne peut plus espérer séduire des lecteurs qui lisent l’anglais et ont accès directement à Wired ou CNET.
3) Nous avons également découvert la possibilité d’agréger des sources d’informations différentes et de développer des alertes qui nous permettent de suivre au plus près les événements qui nous intéressent. Ce qui réduit le privilège qu’avaient les journalistes dans l’accès à l’information et devrait les inciter à rechercher de nouvelles manières de se distinguer : en produisant de l’information primaire, en sollicitant les acteurs pour des interviews…
4) Nous avons vu se développer des modes alternatifs de diffusion de la presse. Or, on sait que les défaillances de sa diffusion ont longtemps été un des un des handicaps majeurs de la presse française (voir, là dessus, mon Histoire des NMPP).
5) Nous avons enfin découvert qu’internet réduisait l’asymétrie traditionnelle entre le journaliste et son lecteur : le lecteur peut intervenir, corriger les articles, produire des informations. Cela n’annonce pas la mort des journalistes mais une transformation profonde de leurs manières de travailler.
Difficile encore de dire dans quelle direction cela ira, mais on voit bien que les évolutions se feront simultanément dans plusieurs domaines : dans celui du modèle économique comme dans celui des modèles de production et de diffusion de l’information.
Une des pistes envisageables pourrait être celle qu’imagine Michael Hirschorn dans la dernière livraison de The Atlantic Monthly : "Not only do you allow your reporters to blog ; you make them the hubs of their own social networks, the maestros of their own wikis, the masters of their own many-to-many realms. To take but one example, Kelefa Sanneh is the pop-music critic for TheNew York Times. He is very likely the best music critic in the country, and certainly the best new Times music writer in years. Let’s say that Sanneh creates his own community around the music he likes. Or The Washington Posts Dana Priest creates an interactive online universe around her intelligence reportage. With editorial oversight only for libel and factual accuracy, Sanneh or Priest are allowed to do whatever they want on their sites (while their mother ships pour their resources into marketing them). In Sanneh’s case, allow other people to write music reviews under the Times/Sanneh “brand.” In Priest’s case, turn the site into a clearinghouse for global intelligence information, rumors, conspiracy theories, and so forth (obligatory disclaimer : “The views of posters do not necessarily represent those of the Washington Post Company”). Go even further : incentivize the critics and reporters by allowing them to profit based on the popularity of their sites ; make it worth their while to stick around." Cela reviendrait à faire des journaux des éditeurs de blogs apportant à leurs rédacteurs des outils pour travailler (tout ce qu’un journal offre aujourd’hui à ses journalistes), une marque qui attire le lecteur et les bénéfices de la mutualisation (je sais que je trouverai sur le site de Libération des tas de choses eu l’on ne trouve pas ailleurs). Le modèle économique pourrait être basé sur un partage des recettes tirées de la publicité et des liens vers les vendeurs sur catalogue (partant du principe qu’un reportage au moyen-orient coûte cher et rapporte peu quand un article sur le dernier Goncourt peut rapporter beaucoup et coûter peu).
D’autres pistes sont envisageables. Ce qui nous manque aujourd’hui, ce sont des informations sur les comportements futurs des lecteurs. Ceux qui l’emporteront demain seront ceux qui les auront le mieux compris et anticipés. Ce qui me fait parier que ce sont ceux qui se sont donnés les moyens de les observer. Et dans cette course à la compréhension, il y en a déjà quelques uns qui courent en tête. Ce ne sont pas ceux auxquels on pense d’ordinaire : ce sont les diteurs de radios ou de télé qui ont développé des sites internet qui attirent des dizaines de milliers de visiteurs très jeunes (comme Skyblog ou M6) qui seront demain les consommateurs de presse. Ils refont le coup de Salut les copains, cette émission de radio qui avait permis à Franck Ténot et Daniel Filipacchi de réinventer la presse magazine dans les années 60.
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