Un projet original et novateur.
Tout projet technologique de quelque envergure pourrait faire l’objet d’un ouvrage complet, tant l’aventure humaine sous-jacente se révèle bien plus passionnante que les simples chiffres bruts décrivant l’épopée. La télévision par ADSL (communément appelée IPTV) ne fait pas exception à la règle mais, néanmoins, ne boudons pas notre plaisir en les rappelant :
1,7 million d’utilisateurs français d’IPTV en fin 2006, très majoritairement au travers des offres 3-play des 6 principaux FAIs du marché (Orange, Free, NeufCegetel, Alice, ClubInternet et Darty) et largement devant les autres pays européens, à part l’Italie qui déclare 1 million d’usagers. Hors Europe, seul l’opérateur PCCW de Hong-Kong rivaliserait en atteignant près de 750 000 utilisateurs.
Près de 17 millions de clients IPTV attendus en 2010 au niveau européen avec près d’un tiers uniquement en France, si l’on en croit l’étude du Gartner Group parue au début de l’année 2006, et 53 millions annoncés pour 2011 (source : Infonetics) au niveau mondial.
Les raisons d’un tel succès, tout du moins en France, sont finalement assez simples à appréhender et se sont auto-entretenues, créant un effet de démocratisation du service. En effet, l’engouement des Français pour la technologie ADSL, originellement dévolue à l’accès haut-débit à Internet, a constitué le terreau fertile sur lequel ont pu germer les bouquets tant gratuits que payants. D’un côté, Free suivi rapidement par l’ensemble des FAI a lancé un panel de chaînes en accès gratuit, permettant à ses abonnés de bénéficier de nouveaux contenus audiovisuels, mêmes s’ils étaient de qualité fort inégale, ce qui légitimait encore plus le fameux prix mensuel de "30 € tout compris". De l’autre, les deux opérateurs de télévision payante TPS et Canal+ ont vu dans cette nouvelle technologie le moyen de mieux pénétrer le coeur des villes, endroit où l’esthétique d’une parabole n’est en général pas très appréciée et où la densité des abonnés "pay TV" étaient chroniquement sous-représentée. Argument marketing débouchant sur l’offre 3-play (Internet, TV, VOIP) pour les uns, nouveau mode de distribution pour les autres, l’IPTV est donc rapidement devenue un must have même si son contenu est moins varié (110 chaînes en moyenne accessibles contre 300 pour le satellite), sa fiabilité parfois remise en question (comme nous le verrons plus loin) et finalement son prix pas si gratuit que cela si l’on souhaite du véritable contenu premium (cinéma et sport) au travers des offres du, dorénavant, seul opérateur de pay TV, le groupe Canal+.
D’ailleurs, à l’image de la TNT avec ses quelques 8 millions d’adaptateurs de "tout poil" vendus ou loués depuis son lancement, on ne peut que constater le "débordement" rapide des bouquets payants des deux opérateurs historiques de pay TV par les bouquets gratuits des FAI (ces deux "succès" ont été évoqués par TF1 pour justifier la vente de TPS à Vivendi Universal). En fin 2004, le raz-de-marée n’était pas encore visible car seul Free avait incorporé à son offre des chaînes gratuites au contraire des autres FAI qui n’avaient soit pas encore lancé d’offre 3-play (Club Internet, France Télécom et Alice), soit à peine démarré (Neuf Télécom) ; de ce fait, les deux bouquets payants TPS et CanalSat pouvaient s’enorgueillir de "tenir le marché". Malheureusement pour eux, les FAI n’ont pas tardé à réagir et, durant les deux années suivantes, ont considérablement amélioré leur offre en augmentant le nombre de chaînes gratuites (jusqu’à 100 !), en incorporant le prix de l’accès IPTV au forfait ADSL de base (location de la Set Top Box gratuite) et en rajoutant un service de VOD doté d’un catalogue assez convenable. Le résultat est que le pourcentage des usagers IPTV français abonnés à un bouquet pay TV doit être inférieur à 20%, ce qui apparaît décevant compte tenu des efforts déployés par les deux opérateurs historiques dans cette aventure..

La fiabilité du service en question.
Maintenant, il est difficile de masquer les nombreux problèmes techniques qui ont émaillé le lancement et la vie de ce service de "TV par ADSL", soucis qui ont poussé bon nombre de clients à résilier leur "pay TV via ADSL". Le proverbe dit "qu’un dessin vaut mieux qu’un long discours" et quand l’on prend le temps de regarder le schéma architectural ci-dessus, on remarque les différents points sensibles de la technologie :
Amener les flux audiovisuels chez l’abonné. Avec la technologie satellitaire, l’opérateur de pay TV "envoie son bouquet de chaînes" à partir de sa tête de réseau (TDR) vers un satellite en position géostationnaire et ce dernier "arrose" ensuite un territoire donné avec ces chaînes, reçues alors directement par les paraboles des abonnés. L’IPTV complexifie ce parcours car les flux audiovisuels qui partent de la TDR transitent par le backbone en fibre optique du FAI, arrive au DSLAM* situé dans le NRA* le plus proche de l’abonné et passe enfin par une paire de cuivre reliée au modem de l’abonné. Mise à part la jeunesse de la technologie des équipements de réseau dédiés au broadcast audiovisuel, c’est souvent "le dernier kilomètre" qui pose problème, c’est-à-dire le tronçon qui relie l’abonné au NRA. En effet, la bonne réception des images dépend autant de la qualité de la paire de cuivre que du conjoncteur téléphonique auquel est relié le modem de l’abonné ou de l’éloignement exact du domicile de l’abonné au NRA. Ce dernier doit se situer à moins de 3 kilomètres afin que l’atténuation du signal TV soit inférieure à 38-40 db, sinon l’image pourra être saccadée, contenir des macro-blocs ou pire se geler ! Le problème est que cette règle n’est pas absolue et que chaque cas est particulier...
La cohabitation des 3 services Internet, Voix et TV. La promesse du 3-play est de vous amener, sur un même medium, l’accès haut-débit à Internet, la VOIP (Voice Over Internet Protocol) qui remplace votre abonnement "voix commutée" et des chaînes TV. Le problème est que le débit ADSL se trouve partagé entre ces 3 services et que cette cohabitation ne se passe pas toujours au mieux : qui n’a jamais constaté que son accès Internet se "traînait" quand la TV fonctionnait ou que sa conversation téléphonique se coupait ? En effet, sur un accès ADSL réputé à 8 Mbit/s, 3,5 à 4 mégas sont réservés à la TV (codage MPEG-2*), 0,5 méga à la VOIP et le reste à l’Internet ; le problème est que ces 8 mégas se transforment souvent en 5 ou 6 avec l’éloignement plus ou moins important du NRA et que la TV, à laquelle vous êtes théoriquement "éligible" s’y l’on en croît les tests informatiques, ne passe plus ou mal...
Un terminal numérique ou Set Top Box (STB) bien "vert". Autant les STB satellite ont mûri après une dizaine d’années d’existence en France grâce à l’expérience de Sagem, Thomson ou autres Phillips, autant les STB "IP" sont récentes et moins bien maîtrisées. France Télécom a, par exemple, subi beaucoup de tracas avec ses premières versions MPEG-2 distribuées en 2004 ainsi que Télécom Italia qui a lancé sa version MPEG-4* en novembre 2005 mais dont le contrôle d’accès logiciel issu de Verimatrix a été plus complexe que prévu à implémenter. Il est d’ailleurs encore trop tôt pour juger de la fiabilité de la STB Kiss/MSTV livrée depuis août 2006 par Club Internet car elle intègre un logiciel de Microsoft novateur et à peine "debuggué". Autant dire qu’il y a un certain nombre de versions de STB, incompatibles les unes avec les autres, issues de constructeurs différents (Netgem s’est d’ailleurs taillé un beau succès d’estime sur ce marché) et qui utilisent des technologies plus ou moins abouties. Par exemple, les services interactifs qui sont une vraie valeur ajoutée (guide des programmes, paris en ligne avec le Loto ou le PMU, jeux, etc...) sont basés sur différents moteurs logiciels, à des degrés divers de finition ; de même, les logiciels de contrôle d’accès développés par des sociétés comme Viaccess, NDS ou autres Verimatrix ont posé de nombreux problèmes d’intégration à ces nouvelles STB IPTV.

Des promesses qui tardent à se réaliser.
Les promoteurs de l’IPTV ont largement dressé un panorama idyllique de cette nouvelle technologie qui devait amener une foule de nouvelles fonctionnalités à l’usager. Mis à part le véritable souci de l’éligibilité au service (en France, moins de 10 millions de foyers sur 25 peuvent y avoir accès, du fait du coût du déploiement et des limites de l’ADSL), un certain nombre de promesses ne se sont pas encore concrétisées même si de réels progrès ont été constatés ces derniers mois :
Le nombre de chaînes est bien inférieur à celui du satellite. Plus de 300 chaînes, radios et services interactifs sont disponibles depuis longtemps sur le satellite, une profusion qui laisse songeur mais qui répond à tous les désirs. L’IPTV n’a longtemps proposé qu’une centaine de chaînes, se concentrant sur les chaînes les plus connues et en laissant de côté les radios, les chaînes étrangères, locales ou communautaristes. La raison en est clairement technique car la bande passante dédiée à la TV sur le backbone de l’opérateur est limitée.
Très peu de services interactifs. Nous l’avons précédemment souligné, l’une des grandes richesses de l’IPTV réside dans l’interactivité autorisée par la "voie retour" constamment disponible, au contraire du satellite qui devait voir l’abonné penser à connecter sa STB à une prise téléphonique. La timidité des opérateurs historiques, TPS et Canal+, ainsi que celle des FAI à développer d’autres services que le traditionnel guide des programmes ou la météo peut s’expliquer par le bassin d’audience initialement réduit, le temps nécessaire à développer des services interactifs originaux et la réalité d’un business model viable (l’abonné est-il prêt à payer, en sus de son abonnement 3-play, ce type de services ?).
La Haute Définition tarde à venir. L’arrivée de l’ADSL2+ se devait de s’accompagner de nouveaux services destinés à légitimer un tel débit. Les FAI se sont donc tout naturellement tournés, une nouvelle fois, vers la TV et les promesses de la HD : finesse, précision et grandeur de l’image. Malheureusement, la qualité de la HD nécessite 11 Mbit/s en MPEG-4 et donc une bonne éligibilité (France Télécom annonçait seulement 2 millions de lignes en juin 2006), une nouvelle STB et donc un renouvellement important et coûteux du parc de décodeurs numériques et... des programmes natifs HD ! A date, seules quelques chaînes proposent des programmes HD (TF1, M6, TPS Star, Euro1080, NRJ12...), le parc de décodeurs est de loin majoritairement en MPEG-2 ou MPEG-4 SD et seul le déploiement de la fibre optique chez l’abonné (FTTH*) résolvera le problème de l’éligibilité.
Le multi-écran est un réel manque. En analogique, une seule antenne sur le toit suffit pour "arroser" tous les téléviseurs de la maison ; en TNT, l’achat d’un décodeur par TV reste peu onéreux ; en satellite existent depuis longtemps des options 2 ou 3 écrans qui permettent à l’abonné de regarder 2 ou 3 programmes différents. Mais en IPTV ? Cette option n’a pas semblé la priorité aux différents intervenants et il faut donc que l’abonné se rabatte vers des solutions d’appoint comme la TNT en sus de l’IPTV...
Une audience peu qualifiée. Le comportement de l’abonné IPTV est bien différent de celui de la pay TV satellite, ne serait-ce que par la disponibilité de la VOD. Le zapping de l’usager entre les différentes chaînes est une véritable mine d’or pour les annonceurs car il est possible de savoir exactement, et pour des millions de personnes, les chaînes regardées, le temps passé, etc. Il est vrai que Free ou Neuf Télécom ont rendu public l’audience en temps réel des chaînes de leur bouquet mais on est encore loin de voir des publicités ciblées en fonction de sa propre consommation. Les possibilités sont immenses...

L’évolution de ce marché.
ScreenDigest nous prédit que l’IPTV s’arrogera 10 % du marché européen de la pay TV en 2009, ce qui somme toute n’est pas un si mauvais score quand l’on connait l’antériorité des technologies câble et satellite. Banalisation donc prévisible de cette technologie qui, espérons-le, bénéficiera d’une meilleure fiabilité ainsi que d’une éligibilité renforcée, facteur important en ces temps de "fracture numérique". Cet accroissement de l’audience devrait alors permettre le développement de services interactifs réellement novateurs qui devraient exploiter plus complètement la voie de retour permanente fournie par l’ADSL. Enfin, pour ceux qui en profiteront, le FTTH constituera une révolution grâce à son débit très supérieur qui autorisera la HD ainsi que le multi-écran dans les 3 à 4 ans à venir.
Mais, pour rester dans le présent immédiat et pour finir sur une note moins "frustrée", il faut tout de même souligner le succès confirmé de la VOD, avec des offres comme CanalPlay sur Free qui a généré des centaines de milliers de ventes. La nouvelle mouture récemment lancée donne d’ailleurs accès à plus de 2 000 vidéos dont près de 1 300 longs métrages (parmi lesquels ceux de Sony-Columbia, Pathé, 20th Century Fox, Europa Corp, StudioCanal, Dreamworks). Ceux qui se rappelent du serveur VOD "Tiger" que Microsoft testait dans les années 90 doivent se dire, finalement, que tout arrive à point à qui sait attendre ;-) De même, la délivrance systématique d’un PVR* inclus dans la STB (à l’image de Free ou Club Internet) apporte une vraie fonctionnalité à l’usager dont il est difficile de se passer une fois que l’on y a goûté !
D’un point de vue plus business, on peut se demander si de nouveaux acteurs, à l’image de Darty, sont intéressés par rentrer dans la chaîne de valeur de cet écosystème. En effet, utilisant son excellente image de marque en terme de service à domicile, Darty a lancé son offre DartyBox en septembre 2006, qui lui permet de surfer sur la vague IPTV et vendre en complément des produits "bruns" à forte marge comme les téléviseurs HD ou les PVR à disque dur. Espérons que d’autres impétrants sauront remuer ce marché comme Free en son temps !
Finalement, près de 40 mois après son apparition en France, "la télévision par ADSL" constitue une belle prouesse technologique, même si elle reste inachevée et qu’elle devrait encore beaucoup évoluer ces prochaines années... Mais n’est-ce pas le lot de tous les innovations, du PC au téléphone mobile en passant par Windows ou autres lecteurs MP3 ? Les "pionniers" qui liront cet article peuvent être fiers de leur "bébé" !
* Définitions :
DSLAM : Digital Subscriber Line Access Multiplexor. Le DSLAM est l’équipement qui fait la liaison entre les lignes téléphoniques des abonnés à Internet et le réseau de l’opérateur auquel il appartient (Orange, Free, Alice...).
NRA : Noeud de Raccordement de l’Abonné. Chaque ligne téléphonique est reliée à un NRA spécifique (ex : VAU92 pour Vaucresson), sachant qu’en France 600 NRA connectent 50 % des lignes.
MPEG-2/4 : MPEG-2 est la norme de seconde génération (1994) du Moving Picture Experts Group qui fait suite à MPEG-1. Elle définit les aspects compression de l’image et du son, ainsi que le transport à travers des réseaux pour la télévision numérique. La norme MPEG-4 a d’abord été conçue pour gérer le contenu de scènes comprenant un ou plusieurs objets audio-vidéo. Contrairement à MPEG-2 qui visait uniquement des usages liés à la télévision numérique (diffusion DVB et DVD), les usages de MPEG-4 englobent toutes les nouvelles applications multimédias comme le téléchargement et le streaming sur Internet, le multimédia sur mobile, la radio numérique, les jeux vidéo, la télévision et les supports haute définition.
FTTH : Fiber To The Home. Free, Orange et Neuf Télécom ont annoncé leur volonté de débuter le déploiement de cette nouvelle technologie autorisant jusqu’à 100 Mbit/s de débit à l’usager en voie descendante. Ceci permettrait la HD, l’Internet Très-Haut Débit, le multi-écran, etc.
PVR : Personal Video Recorder. Enregistreur numérique permettant de stocker sur un disque dur, généralement de 80 Go, des dizaines d’heures de programes. Les fonctions les plus couramment disponibles : enregistrement direct ou différé, contrôle du direct qui permet de mettre en pause une émission de télévision regardée en direct afin d’en reprendre la lecture plus tard.
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