Fort opportunément, Telefónica s’était tenue à l’écart de la vague de concentration intervenue en Europe entre 1999 et 2001, laquelle avait entraînée une hausse vertigineuse du prix des actifs. En se concentrant sur le marché latino-américain lors de la bulle Internet, la société était parvenue avec brio à se forger un profil de croissance agressif tout en préservant la solidité de son bilan. Mais il faut croire que cette stratégie ne pouvait satisfaire son appétit. A son tour, Telefónica s’est lancée dans une ambitieuse politique d’acquisitions européennes. C’est ainsi qu’en 2005 elle a acquis Cesky Telecom (ancienne compagnie nationale tchèque cumulant un réseau fixe et un réseau GSM) pour 3,5 milliards d’euros. En 2006, elle a poursuivi cette logique de croissance continentale en se portant acquéreur d’O2, l’ancienne spin-off de British Telecom, pour la somme de 28,5 milliards d’euros. A peine cinq ans plus tôt, la société O2 avait été introduite en bourse en catastrophe pour une somme à peine supérieure à 8 milliards d’euros. Ainsi, Telefónica entrait par la grande porte sur les marchés allemand et anglais. Il n’est pas sûr que son come-back sur la scène européenne soit un succès. Autant l’achat de Cesky Telecom pouvait apparaître comme parfaitement opportun, autant celui d’ O2 risque de se révéler décevant.

L’année 2006 n’aura pas été très concluante
Si l’on s’en tient aux résultats de 2006, le bilan de Telefónica est impressionnant, la société dépasse France Télécom tant par le chiffre d’affaires, presque 53 milliards d’euros, que par l’Ebitda, plus de 19 milliards d’euros. Le résultat est à l’avenant, presque 6 milliards d’euros, le meilleur résultat obtenu parmi les compagnies historiques européennes pour l’exercice 2006. Pourtant, cette année on peut trouver dans les chiffres de sa filiale allemande les traces de la guerre des prix qui se déroule Outre-Rhin. La hausse de 10% du nombre d’abonnés est contrebalancée par une baisse de 10% de l’ARPU, autrement dit le marché n’a pas généré de croissance significative de l’Ebitda lors de l’année 2006. Comme l’a souligné le PDG de Deutsch Telekom, cette société n’a nullement l’intention de capituler sur son marché domestique et compte sur ses offres convergentes pour emporter le morceau.
Or, sur ce terrain le moins que l’on puisse dire, c’est que Telefónica aura beaucoup de peine à construire une offre autonome sur le marché allemand. Il y a donc de fortes chances que 2007 voit plutôt des baisses de parts de marché sur l’Allemagne au fur et à mesure que ces offres de dernières générations arriveront. Etant donné leur caractère innovant et assez complexe, le mouvement de migration sera lent. Mais il y tout de même de quoi se faire du souci.

En ce qui concerne le marché anglais, même si la situation semble plus stable, avec une moindre progression du nombre des abonnés et une relative stabilité de l’Arpu, l’arrivée de telles offres risque aussi de générer quelques déconvenues. Et ce, d’autant que sur ce marché O2 affrontera non seulement l’alliance Vodafone-BT, mais aussi Orange qui mise beaucoup sur ce type d’offres. Même le marché espagnol semble pris de langueur, autrement dit, il n’y a aucune chance que Telefònica évite la rétractation des marges en Europe qui concentre désormais les trois quarts du chiffre d’affaires. Dans la mesure où le déploiement de Telefónica exclut la mise en place aisée de solutions convergentes sur les marchés européens les plus importants, il n’est pas incongru de se demander si la société en tirera les profits qu’elle en attend. On peut même se demander si, comme DT, elle ne sera pas amenée à concevoir une stratégie industrielle, ce qui supposerait l’acquisition de fournisseur d’accès et la vente de l’une des licences GSM pour financer cette acquisition.
Un orage en perspective pour 2007
Bien sûr, l’Amérique Latine devrait continuer à dynamiser l’activité, comme elle le fait déjà aujourd’hui. Il est toutefois probable que l’Ebitda connaisse une baisse en 2007, dans la mesure où les marchés matures sont maintenant majoritaires dans le portefeuille de Telefónica. On se doit de souligner que, sur son marché domestique, la société s’apprête à affronter une année 2007 particulièrement rude au moment où ses deux concurrents locaux, Vodafone et Orange sont en train d’harmoniser leur réseau et travaillent de concert à leur optimisation. Dans ce cadre, la dette deviendra un poids bien réel, les investisseurs « découvriront » en 2008 qu’elle est la major des télécoms la plus endettée d’Europe, non seulement en valeur absolue mais aussi en rapport à son EBITDA. Non seulement le cours de bourse risque d’être affecté, alors que la société faisait la course en tête. Mais, au surplus, il se peut fort bien que le coût de la dette ne grossisse au plus mauvais moment via une dégradation des ratings, un phénomène qui a fait des ravages chez FT il y cinq ans. Dans ce contexte, on peut se demander si la hausse des cours qui a suivi l’abandon du projet de rachat des parts de Pirelli dans le holding Olimpia ne manifeste pas déjà les réserves que peut inspirer la soif de croissance de Telefónica au marché.
Eric Grémont








