
Le gouvernement organisait jeudi 10 septembre 2009 un Séminaire “Numérique : investir aujourd’hui pour la croissance de demain” piloté par Nathalie Kosciusko-Morizet, Secrétaire d’Etat en charge de l’économie numérique. C’était le dernier événement du genre depuis les Assises du Numérique organisées par Eric Besson, son prédécesseur, en mai 2008. Mais cette fois-ci, un Premier Ministre s’y exprimait. Cela faisait bien longtemps que cela n’était pas arrivé dans un tel contexte. En exagérant un peu, la dernière remonte aux interventions de Lionel Jospin aux Universités d’Eté de Hourtin en 1998.
L’objectif de ce séminaire était de mettre sur la table les besoins et opportunités d’intégrer l’économie du numérique dans le grand emprunt en cours de gestation. Avec comme cahier des charges, prioritiser le financement d’investissements tournés vers le futur, développer l’économie, et correspondre à un investissement “one shot”. NKM ajoutait même : “des investissements qui favorisent les générations suivantes. Avec en tête le fonctionnement des nouvelles générations et en ne s’appuyant pas seulement sur des critères de choix techniques”.
Ce séminaire rassemblait plus de 1000 personnes à la Maison de la Chimie, ce qui est pas mal pour un événement monté à partir de juillet dernier et dont les invitations n’ont été envoyées que très tardivement.
La forme contestable
Il y avait un fort contraste dans la posture gouvernementale dans ce séminaire avec un aspect très web 2.0 d’un côté, et de l’autre assez web –2.0 !

Le Web 2.0, c’est NKM qui encourage les participants à débattre sur Internet, notamment via Twitter, où effectivement cela pulsait bien sur les différents orateurs. NKM qui est une des rares adeptes de Twitter au gouvernement, si ce n’est accro, a même pu montrer la teneur de ces débats sur son mobile à Michel Rocard. C’est aussi la présence de quelques bloggeurs, en plus de la presse (ci-dessous, Ludovic Dubost et Daniel Glazmann, encore plus remonté que moi sur ce séminaire).
De l’autre, c’était un séminaire sans débat avec des intervenants qui passaient les uns après les autres, avec presque aucune animation – sauf pour Hervé Novelli qui s’y est mieux pris, dans le second débat. Trois tables rondes étaient animées par un Ministre passant les plats d’un intervenant à l’autre après une introduction. Elles regroupaient quelques industriels, des représentants d’autorités (CSA, ARCEP) ou organismes divers (Cité des Sciences, Pôles de compétitivité), une éventuelle caution intellectuelle (économistes) et un élu (UMP) impliqué dans le numérique. Les intervenants présentaient parfois les enjeux de leur métier ou organisation mais sans les relier à la question du moment sans être pour autant relancés pour être remis sur les rails.
La journée était introduite par NKM expliquant le contexte de l’emprunt, et par un speech de Paul Hermelin de Cap Gemini, qui a fait la promo de sa boite au début de son speech pour quitter la salle après son intervention et ne plus y revenir. Et puis, NKM qui était bien ravie de pouvoir rassembler pareil sérail (deux anciens premier ministres en plus de l’actuel), concluait la journée avec sa vision des priorités numériques pour le grand emprunt. Priorités bien préparées à l’avance, et pas reliées en apparence à quelque forme de consultation publique que ce soit ni même vraiment aux “débats”. Le choix des intervenants correspondait cependant de près ou de loin à celui des priorités.
Bref, sur la forme, c’était vraiment la cata ! Mais bon, Eric Besson s’était essayé au participatif avec les dizaines de débats des Assises du Numérique de l’été 2008 laborieusement consolidés par son cabinet, et le résultat n’était pas forcément plus probant. Il reste donc à inventer le juste milieu !… toujours la méthode !
Maintenant, traitons du fond. Je vais ici partir du résultat en couvrant les cinq priorités de NKM pour ce grand emprunt, avec quelques éléments des débats de cette journée, quelques commentaires et recommandations.
Le haut débit pour tous
C’était le premier débat de la journée et celui de plus haute tenue. En effet, on est en plein dans le sujet : le haut débit pour tous requiert des investissements parfois lourds et c’est du “one shot”. Mais le diable est dans les détails ! Deux interventions me semblaient au dessus du lot :
Celle d’Yves Gassot, de l’IDATE qui nous mettait en perspective quelques initiatives étrangères : le plan Obama qui vise à stimuler la demande avec $7B d’investissements dans le haut débit, le le plan australien de 20Md€ (100 mbits) mais qui butte sur les conditions d’association des grands opérateurs (Telstra), la forte pénétration du haut débit en Asie liée à forte concentration d’habitants dans les mégalopoles. Et de faire quelques recommandations : réussir rapidement le très haut débit dans les grandes agglomérations, (avant 2015), ne pas séparer le haut débit mobile et fixe, ne pas déresponsabiliser les opérateurs privés et concentrer les investissements publics sur le génie civil.
Augustin de Romanet, le DG de la CDC en évoquant les carences des investissements privés, le rôle des collectivités locales qui depuis juin 2004 peuvent jouer le rôle d’opérateur haut débit en respectant des principes d’ouverture, de mutualisation et de neutralité. Avec pour lui un bilan positif : cela a structuré un marché pérenne avec des résultats d’exploitation positifs après 3 à 4 ans d’exploitation et des tarifs de gros moins chers que chez France Télécom (50% à 60% moins cher, et sur 1500 zones d’activité). La concurrence vive a eu du bon ! Le très haut débit est un enjeu de 40Md€ alors que le haut débit pour couvrir les zones “blanches” (non couvertes) est de 2Md€. Il sera difficile à financer le très haut débit, d’autant plus que les collectivités locales ne sont pas plus prospères en ce moment. Il faut une intervention publique pour les 15-20 millions d’habitants qui sont hors des agglomérations. Il propose d’accélérer la couverture des “zones 2” (petites villes), intermédiaires pour accélérer celle de la “zone 3” (zones rurales). Cela augmenterait le nombre d’abonnés, la rentabilité et encouragerait le développement de nouveaux services. Alors, faut-il mettre le haut débit dans le grand emprunt ? Compte-tenu des critères de l’emprunt cités au début de ce post, je distinguerai deux besoins distincts :
Equiper en haut débit les zones non couvertes qui ne représentent aujourd’hui moins de 2% de la population (source : Rapport ARCEP 2008, page 251). Je pense que cela ne devrait pas être dans le grand emprunt car cela relève d’une priorité politique et sociale (l’équité dans l’accès à Internet), mais est complètement marginal dans son impact économique. Les zones non couvertes sont rurales et il y a peu d’emplois en jeu. Cela aidera quelques toutes petites entreprises à mieux communiquer au plus.
Développer l’investissement global dans le très haut débit et la fibre. Ca coute cher, oui. Mais c’est stratégique et cela peut créer des emplois car c’est porteur de nouveaux services innovants (téléprésence, télévision numérique haute définition, etc). Et étalé sur plusieurs années, l’investissement privé doit jouer son rôle. De plus, avec le très haut débit, on pourra commencer sérieusement à réduire les déplacements physiques pour privilégier les téléconférences. D’où un impact carbone intéressant. Mais si le besoin est de 10Md€ et que le grand emprunt ne peut en allouer qu’un au numérique (ce dont on ne sait rien pour l’instant), l’apport sera rikiki ou il faudra inventer le meilleur effet de levier sur les opérateurs télécoms.
Passons aux priorités suivantes listées par NKM pour le grand emprunt et le numérique… et dans un domaine que je connais un petit peu !
Investir dans le logiciel
Là aussi, deux interventions sortaient du lot dans le débat, assez bien animé par Hervé Novelli, secrétaire d’Etat en charge d’un tas de choses dont les PME :
Marc Simoncini, le fondateur de Meetic (ci-dessus), qui voudrait bien éviter que la valeur ne se créé qu’aux USA. Il est l’un des rares numéros un mondiaux français du numérique, ex-aequo avec une entreprise américaine (Match.com). Même nombre de client et chiffre d’affaire. Mais pour Match : 1 site, 1 langue, 1 actionnaire. Et pour Meetic : 16 sites, 13 langues, 1 IPO. Il a couru un 110m haie vs face à un autre qui courait un 110m à plat. Il a identifié huit haies : marché unifié vs fragmenté, une langue vs Babel, une culture tournée vers l’innovation et l’entrepreneuriat (US), la formation des universités qui est plus avancée, la masse critique de talents, les investissements en RD, la dérégulation, et l’absence de la barrière de la langue pour s’approprier les nouvelles technologies. L’Etat peut-il supprimer certaines haies ? Pour lui, oui, dans la formation, la RD et l’esprit entrepreneurial. Pour la langue, la France est le 119eme pays du monde dans sa maitrise de l’anglais. On a besoin de comprendre la culture et pas seulement la langue. Les français ne mettent pas assez les pieds à l’étranger (je nuancerai : dans le numérique car dans d’autres industries, ce n’est pas vrai). Il rappelle aussi que s’il y a de nombreux joueurs de tennis aux USA, le champion du monde est Suisse. Donc, avec les bonnes compétences, les bons moyens, et l’envie, on peut y arriver.
Eli Noam (ci-dessus), professeur à la Columbia Business School qui était étonné d’entendre dire autant de bien des USA. Quelques caractéristiques à souligner : le gouvernement fédéral investit 10% de la RD du secteur privé (en France, c’est plus de la moitié). Il y a beaucoup d’aides du gouvernement pour les PME (tous secteurs confondus, dans le Small Business Act). Les grands donneurs d’ordre que sont la Défense et la NASA commandent beaucoup de RD à des PME. Il met l’accent sur l’importance de la sélection des projets. Le gouvernement ne devrait pas financer les meilleurs projets, déjà bien arrosés par le privé, mais les projets qui génèrent un bénéfice social ou collectif important et un bénéfice privé moins significatif. Je me demande à quoi il faisait exactement allusion exactement. Il évoque aussi le plan de relance américain et ses $7B pour le haut débit. Les grandes sociétés n’ont pas fait de demande car le processus est trop complexe et avec trop de conditions. Sinon, Hervé Yahi, le (nouveau) PDG de Mandriva fait la promo de l’open source, de sa boite (4ième ISV Linux mondial…, n’a jamais été profitable et fait moins de 4m€ de CA annuel), et évoque la bien connue fragmentation de l’industrie du logiciel française (2500 éditeurs, 800 de plus de 12 salariés, le 50eme fait 10m€ de CA). Les VC revendent les boites à des groupes étrangers. 56% du CA du logiciel était représenté par les trois premiers acteurs en 2006 et 75% en 2008. Peu ont les moyens de se consacrer à un enjeu stratégique. Il faudrait trouver “un ou deux sujets”. Au hasard, l’open source et autre chose…
Laure de la Raudière (ci-dessus), Députée d’Eure-et-Loire qui anime les débats à l’Assemblée Nationale sur le grand emprunt voudrait fixer des priorités. Elle veut investir dans les services et les logiciels et se concentrer là où “on est fort”. Elle évoque les logiciels embarqués, le serious gaming, la santé. Elle voudrait aussi que l’Etat évite que nos éditeurs soient revendus à des acteurs étrangers. Mais il faut essayer de comprendre pourquoi nos géants se cassent la gueule ! Sagem, Thomson, Alcatel, STM et même Bull (qui est un pâle reflet de ce qu’il fut). Combien de startups ont-ils acheté dans le numérique ? Elle veut aussi encourager les “clusters” comme Cap Digital. Il faudrait aussi créer un “fond stratégique d’investissement” dédié aux logiciels.
Henri Verdier de Cap Digital a d’autres critères de choix sectoriels : les domaines où les positions sont encore à prendre. Il met aussi l’accent sur l’accès aux grands comptes et aux achats publics pour les entreprises innovantes. Et de citer aussi l’opportunité des “greentechs” pour le numérique. Bien vu.
Enfin, Pierre-Marie Le Huchet de Berger Levrault évoque l’importance de l’archivage et de l’identification… son métier. Erreur de casting !
Donc, NKM retient de tout cela qu’il faudrait créer un fond spécial pour le logiciel. Le lobbying de l’AFDEL semble avoir bien fonctionné ! Ce que j’en pense ? Pas sûr que cela soit la bonne solution ni que le problème soit bien défini.
Tout d’abord, créer un fond de plus ne me semble pas approprié. En effet, le financement de l’innovation est déjà bien complexe et est à près des deux tiers d’origine publique quand on additionne les apports des collectivités locales, d’Oséo, de la CDC, les exonérations fiscales pour les particuliers (TEPA/ISF) et pour les entreprises (Crédit Impôt Recherche, charges sociales, IS). C’est déjà beaucoup trop ! Quand j’avais à gérer un gros budget marketing, j’avais l’habitude de devoir raisonner à périmètre constant. Sans cesse, il fallait réallouer. Un exercice que la puissance publique a bien du mal à faire ce qui explique l’explosion des budgets et de la dette publiques. Pour la compréhension, je vous ressert ce schéma approximatif publié en avril dernier qui permet de comprendre un peu la situation :
Voici quelques idées de réallocations à sérieusement envisager :
Réduire la portée du Crédit Impôt Recherche, surtout dans les grandes entreprises. Il y a un à deux millards d’Euros à récupérer, oui, rien que cela ! Ce truc génère surtout un effet d’aubaine pour les grandes entreprises bénéficiaires. C’est une niche fiscale devenue une usine à gaz, et avec une forte déperdition en ligne liée notamment à des intermédiaires qui prennent de belles commissions sur les ristournes fiscales obtenues. Pour les PME innovantes, c’est un bon dispositif, mais il mériterait au contraire d’être étendu à l’ensemble des activités relevant de l’innovation (la création de produits, l’industrialisation, le marketing).
Réorienter les exonérations fiscales ISF vers les FCPI. C’est un peu technique, mais voici que voilà : aujourd’hui, un redevable de l’ISF bénéficie de 75% d’exonération pour un investissement dans une holding ou un fond ISF tandis que l’exonération n’est que de 50% pour les FCPI. Or, paradoxe, les fonds et holdings ISF n’investissent pas forcément dans les nouvelles technologies ni là où il y a des risques à prendre alors que les FCPI investissent dans des startups labellisées Entreprises Innovates au titre des FCPI par Oséo. En 2009, les investissements poussés par la loi TEPA modifiée en 2008 ont déplacé l’argent vers les fonds et holdings ISF au détriment des FCPI qui alimentent les fonds des VCs. En révisant le taux d’exonération et en favorisant plus le taux pour les FCPI, les VCs concernés auraient plus de facilité à lever des fonds. Or ce sont les VCs qui peuvent financer la croissance des startups dans l’étape que l’on appelle le “capital développement”. Mon point est d’autant plus important que le besoin n’est pas ponctuel (one shot) mais structurel (dans la durée).
Augmenter les moyens d’Oséo Innovation qui joue un rôle clé dans l’amorçage des entreprises technologiques.
Augmenter éventuellement les moyens des fonds d’investissement régionaux qui couvrent aussi la phase d’amorçage des startups. Dans le logiciel comme dans le numérique ou les nouvelles technologies en général, la puissance publique est très focalisée sur le financement de la RD et de la création de technologies. Mais elle intervient très peu là où la France pêche : le marketing, la communication, la vente, ou les exportations (la France représente moins de 3% du marché mondial du numérique !). On ne manque pas de bons ingénieurs ou de bons développeurs. On manque d’entrepreneurs expérimentés et de bons “business mens/women”. On pourrait doubler le budget RD de la France sans pour autant en bénéficier économiquement. On aurait par exemple, grâce au CIR, des entreprises étrangères établissant leur laboratoire de RD chez nous, ce qui créérait certes des emplois, mais pas de richesse économique indirecte. Le problème est que la technostructure de l’Etat ne maitrise pas ces disciplines non technologiques et que la règlementation (Européenne, OMC) réduit le champs possible de l’intervention publique, qui ne doit pas introduire de distorsion (trop visible) du marché. Il y a une solution : se pencher sur l’amont avec les jeunes et l’éducation. Aider encore plus les jeunes à créer des entreprises devrait être une priorité, en leur donnant des moyens de tester de nouvelles idées. J’ai déjà eu l’occasion d’élaborer quelques propositions sur le sujet. Elles restent toujours valables. Et comme elles portent sur nos générations futures, elles pourraient éventuellement s’intégrer à l’emprunt.
Sinon, pourquoi créer un fond pour les logiciels ? Les 200 et quelques fonds d’investissement investissent presque tous déjà dans les logiciels et Internet. Certains sont plus typés : commerce électronique, mobilité et télécommunications, logiciels libres, etc. Le logiciel est déjà bien traité. 18% des investissements sur H2 2008, avec 17% pour Internet et 8% pour les télécoms. Soit 43% du total (source : indicateur Chausson Finance, ci-dessous) !
Alors, nous dit-on, le problème se situe au niveau des gros tickets d’investissement, supérieurs à 10m€, notamment au moment où il faut faire croire géographiquement la startup à l’international. Oui, c’est vrai. Les startups du numérique qui lèvent (souvent en troisième tour) un montant de ce niveau se comptent sur les doigts d’une à deux mains par an. Mais c’est lié au “pipe”. Au fait que peu d’entre elles aboutissent jusque là, avec un bon produit répondant au besoin du marché, un bon marketing, un bon modèle économique et de véritables vélléités de se développer à l’international. Les fonds sont aussi quelque peu frileux, c’est peu vrai. Nous avons aussi France Investissement qui sous la coupe de la CDC, oriente et focalise les investissements bancaires dans les FCPI. Et puis aussi le Fonds Stratégique d’Investissement qui jusqu’à présent n’a pas trop trempé dans le numérique. Bref, on ne manque ni d’argent ni de structures pour en investir. On manque surtout d’un “pipe” de qualité suffisante. C’est ce que disent tous les investisseurs.
Il faudrait aussi se focaliser sur les domaines “où on est bons” et où les positions ne sont pas encore prises. Mais où est-on bons ? Et selon quels critères ? Technologiques ? Parts de marché, export ? Quand on connait à la vitesse à laquelle les marchés du numérique évoluent, bien malins sont ceux qui savent prédire ces différentes tendances plusieurs années à l’avance. Pour réussir dans l’innovation, il faut avoir beaucoup de fers au feu. La Silicon Valley est connue pour ses grands succès (Google co), mais elle génère aussi ses milliers d’échecs, à ceci près qu’elle les recycle mieux. Et les innovations de rupture apparaissent très souvent dans des catégories qui n’existent pas encore. Donc, oui pour le secteur du logiciel et de l’Internet, mais de là à sous-segmenter au niveau de la puissance publique ! Seuls les domaines qui relèvent de la défense nationale ou de la souveraineté économique pourraient le justifier (sécurité, cryptage, etc).
De plus, rien qu’autour du logiciel, c’est la foire d’empoigne pour définir les priorités : il y a les jeux (à commencer par les “pas sérieux” qui pour l’instant représentent encore le plus gros chiffre d’affaire), l’Internet en général, le commerce électronique, la publicité en ligne, la e-santé, les logiciels embarqués, l’internet des objets, l’internet mobile, la sécurité, le paiement électronique et les cartes à puces, les infrastructures logicielles pour le cloud computing (middleware, outils de développement, etc), les arts graphiques et la 3D, la télévision et le cinéma numériques (la France, numéro un mondial de l’IPTV…), etc.
Il y a enfin un domaine où l’Etat doit jouer un rôle, c’est comme client. Il doit être exemplaire dans l’innovation en l’appliquant à lui-même. On sait combien c’est difficile tant la culture du risque n’est pas – par construction – l’apanage de la fonction publique. L’appel à projet web 2.0 et serious gaming lancé par NKM et dont les résultats seront annoncés la semaine prochaine est considéré comme un peu gadget. Il y a eu plus de 500 soumissionnaires ! Et c’est une démarche intéressante qui, si elle est bien pilotée dans sa seconde phase (appels d’offres, après les appels à projets), peut aider les startups à se créer de belles références clients. Comme aux USA, l’Etat comme les grandes collectivités locales telles que Paris doivent persévérer dans cette piste.
Comme nous avons eu droit lors du Séminaire du 10 septembre 2009 à un keynote du patron de la plus grande SSII française (Cap Gemini), un mot pour terminer sur les services pour les exclure TOTALEMENT du grand emprunt. En effet, ces entreprises investissent peu et ne font pas de RD. Les emplois sont locaux avec peu ou pas d’exportations puisque les SSII comme Cap Gemini qui font du business à l’étranger emploient à l’étranger pour produire, et importent un bénéfice net modeste au regard de la faible marge de ce secteur d’activité. Les demandes de ce secteur concernent surtout la baisse de taxes et charges diverses. Pas question d’emprunter pour cela !
Passons aux trois dernière priorités listées par NKM pour le grand emprunt et le numérique…
Développer l’usage TIC dans les PME
C’était la troisième priorité de NKM dans sa conclusion, mais le sujet avait été à peine effleuré dans les débats.
Cela fait des années que le gouvernement se préoccupe du sujet, avec certes des résultats mais un retard chronique des PME françaises, en particulier dans leur présence sur Internet pour y faire du commerce en ligne.
NKM a aussi évoqué la simplification des procédures administratives dans la lignée du succès du nouveau statut de l’autoentrepreneur grâce auquel 80% d’entre eux se sont déclarés sur Internet.
Pour ce qui est de l’équipement des PME, je suis quelque peu perplexe. Peut-être faudrait-il que le gouvernement communique plus sur le sujet. Au sens de la communication organisée avec campagnes de pub etc, gérées par le Service d’Information du Gouvernement. Elle pourrait s’appuyer sur des “best practices” et je repense toujours au fabricant de clôtures Lippi , le cas préféré de notre ami Jean-Michel Billaut. NKM devrait faire un petit tour chez eux. Il y a aussi à activer tous les organismes consulaires (chambres de commerce, de métiers, etc).
A première vue, tout ceci ne devrait pas intégrer l’emprunt. C’est du “business as usual”, la simplification des formalités administratives devant au passage permettre d’économiser à la marge quelques postes de fonctionnaires.
Mais comme aucune précision n’a été donnée sur la forme que pourrait prendre cet investissement sur les PME, on peut laisser le bénéfice du doute aux équipes de chez NKM et Hervé Novelli (en charge des PME à Bercy).
Mutualiser les infrastructures
Dans les débats, ce sujet a principalement été évoqué par Didier Lamouche, le PDG de Bull (ci-contre).
Il en a profité pour parler un peu de Bull. Il n’existe que deux survivants de la belle époque des mainframes : IBM et Bull. Et l’histoire du plan calcul est maintenant ancienne.
Ensuite, il a fait état des progrès technologiques qui n’étaient plus absorbables par les applications conventionnelles. En gros, les PC sont trop puissants. Si c’est parfois vrai dans les PC dédiés uniquement à la bureautique, ce point est contestable pour de nombreux nouveaux usages des micro-ordinateurs : la vidéo haute définition, les jeux 3D, les interfaces utilisateurs immersives, les Media Centers, etc. Sans compter le simple fait que les micro-ordinateurs sont exploités pour un nombre grandissant de tâches simultanées. Même si Linux consomme un peu moins de ressources que Windows, que Windows 7 est plus économe de ressources que son malheureux prédécesseur Windows Vista, et que MacOS s’améliore en permanence, les usages sont tels que les machines sont assez bien utilisées. Bien sûr, pas à 100% tout le temps pour ce qui est du CPU. Pour revenir à Bull, la société vient de livrer le mainframe Linux le plus puissant d’Europe à un client allemand. En France, ils équipent les calculateurs TERA de la DAM du CEA à Bruyère le Chatel. Ceux qui font des simulations d’armes nucléaires (plan décidé par Chirac en 1995), mais aussi pour l’aérospatial.
Mais le marché le plus porteur en volume, ce ne sont pas les super-calculateurs, ce sont les data-centers pour les services en ligne. A un tel point que les géants de l’Internet comme Google, Yahoo ou Microsoft sont depuis longtemps les premiers consommateurs de serveurs au monde. Et les plateformes de “cloud computing” sont maintenant adoptées, les leaders étant Amazon et SalesForce.com, Microsoft trainant derrière avec sa plate-forme Azure qui devrait être opérationnelle d’ici la fin de l’année.
Alors, faut-il bâtir des infrastructures de cloud computing en France ? Dans un projet industriel classique “à la française”, on lancerait un consortium compliqué pour bâtir un gros data center, sous Bull, sous Linux, etc. Et on chercherait ensuite à en commercialiser les services. Cela aboutirait rapidement à un Eurotunnel informatique. Une approche alternative pourrait consister à se focaliser uniquement sur les logiciels qui équipent ces serveurs. Mais cela ne déboucherait pas forcément sur un marché de volume significatif. L’intérêt de ce business est de vendre avec une structure de coûts fortement mutualisée une plate-forme de services en ligne qui intègre à la fois le matériel et le logiciel. On bénéficierait d’un avantage par rapport à pas mal de pays, y compris les USA : notre production locale d’électricité à bon prix, à dominante d’origine nucléaire. En tout cas, si se lancer dans une telle aventure aurait quelque sens, il faudrait en creuser les modalités. Partir de zéro ne serait pas facile. Amazon a pu se lancer dans le cloud en bénéficiant d’une douzaine d’année d’expérience du commerce en ligne à l’échelle mondiale. Il a mutualisé des ressources qu’il avait et a étendues pour en faire une plate-forme. Avec des clients, des partenaires (des revendeurs qui vendent leurs produits via Amazon comme place de marché).
Mais nous, sur quel industriel en place pourrions nous nous appuyer, histoire de ne pas partir à zéro ? Sur Bull ? …
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Numérisation des contenus
C’était le thème de la dernière table ronde animée par Frédéric Mitterrand, qui nous a débité en la lisant une introduction sur exactement le même ton que ses anciens documentaires sur la vie des Habsbourg. Avec des phrases compliquées…
Pour lui, le numérique représente l’enjeu le plus important de la culture et de son économie. Et la numérisation des archives est critique. Les archives INA sont mises à disposition des pays du Maghreb. La bibliothèqne en ligne de la BNF, Gallica, a numérisé 839000 documents. Et il faut en faire plus.
En gros, il propose d’emprunter pour préparer le futur en archivant le passé de notre glorieuse culture. Je doute. Cela me semble un peu hors sujet par rapport à l’emprunt. Tout d’abord la culture française, c’est bien, mais elle ne couvre que la francophonie, soit moins de 3% de la population mondiale. Un micro-marché ! Est-ce générateur de croissance ? A voir. La création pourrait l’être, mais les archives ? Faut-il emprunter pour financer la culture ? Je suis dubitatif. C’est encore du “business as usual”.
Dans le débat, on entend aussi parler de la TNT (le bon vieux broadcast, certes numérique), de la télévision mobile (un trou financier pour ceux qui s’y sont lancés comme les coréens) et de la radio numérique terrestre. Il y a aussi les contenus en 3D-relief. La filière de production doit y réfléchir.
Claudine Haigneré (dite “BAC+17”) était intéressante, mais plus par son approche sociologique qu’économique de la culture. Elle parle de e-maturité, d’alphabétisation numérique, d’expérimentations “in-silicon”. Pour elle, le jeu vidéo est le roman de demain. Elle évoque les outils de formation de demain basés sur le “serious gaming”, du musée du 21eme siècle, des réseaux sociaux mobiles et des musées géolocalisés, de l’université numérique citoyenne, des écolabs pour tester les éco-innovations.
Michèle Tabarot, députée des Alpes Maritimes, évoque la destruction de 5000 emplois dans les contenus du fait du piratage (tient, c’est presque l’effectif de Free…). De l’adaptation du cadre législatif pour préserver les droits d’auteur. Elle félicite le Président de la République pour cette réponse pédagogique et dissuasive. Et se fait siffler par quelques personnes dans la salle. Elle évoque aussi le fait que les contenus numériques vidéo et audio permettent de réduire 15% du CO2 (transports). Elle ne précise pas si c’est pour la communication et pour réduire les déplacements ou autre chose.
Matts Garduner de Google explique le rôle de son entreprise pour participer à la création et à l’accès du patrimoine numérique. Il souhaite tordre le cou à l’idée selon lequelle il n’y a pas de rémunération possible des ayants droits.
Enfin, Vincent Marcatté du Pôle de compétitivité Images et Réseaux (pays de Loire et Bretagne, 36 m€ d’aides publiques entre 2005 et 2007 pour 12 projets) nous parle de Web Sémantiques et autres avancées dans le domaine des contenus et des images. Si c’est pour demander des aides, il faudrait rappeler que l’on a déjà injecté 99m€ sur Quaero.
L’avis des co-présidents de la Commission sur l’emprunt et de François Fillon
NKM était entourée de Michel Rocard et Alain Juppé pendant la matinée de ce séminaire. Ils sont co-présidents de la commission qui doit préparer des propositions pour le grand emprunt voulu par le Président de la République.
Son exercice était donc de les convaincre qu’il fallait intégrer le numérique dans ce grand emprunt. NKM avait fait des pieds et des mains pour intégrer le numérique dans le plan de relance et avait obtenu quelques avancées au printemps dernier. Donc, sur la lancée, elle s’est attaquée au grand emprunt. Comme elle est tenace, les deux anciens premier ministres ont du l’avoir sur le dos et n’en ont pas encore terminé. D’autant plus qu’après sa maternité elle sera peut-être requinquée et encore plus en forme.
Nos deux vizirs de l’emprunt et conseillers du grand calife de l’Elysée sont donc intervenus pour faire le point sur la question.
Michel Rocard, toujours excellentissime et spirituel orateur a commencé par professer l’incompétence du politique (il le fait souvent) et de venir surtout écouter.
Etant ambassadeur de France sur les affaires liées aux Pôles, il a découvert que le premier pays au monde arrivé au haut débit pour tous ses 55000 habitants était le Groenland. Des habitants passés de la “chasse au phoque pour tout le monde” au “haut débit pour tout le monde” en quelques années. Et puis, sans y aller par quatre chemins : “Vous voulez de l’argent. Je ne suis pas venus pour dire non franchement et en face”. Suivi d’applaudissements masochistes. “Le Grand Empunt est grand par le sujet et l’exemplarité. Il ne le sera pas par le montant. On ne peut pas économiser sur beaucoup de dépenses. A l’économie, on fait des dégats sur ce qui est passé à la trappe : l’enseignement supérieur, l’innovation, la recherche, etc. Il faut rattraper ces manques liés à une gestion à l’économie. Aucun des deux premier ministres coprésidents n’est célèbre pour avoir dislapidé les budgets. Nous avons été choisis pour cela. Ne rêvez par, il n’y en aura pas beaucoup. L’emprunt est unique et non répétitif”. Bref, suspens.
Alain Juppé est plus “politique”. Pour lui, il ne faut pas s’abstraire de la situation des finances publiques. Mais le numérique est au coeur du débat. La compétitivité est en jeu. Il faut développer des PME innovantes, notamment dans les ETI (entreprises de taille intermédiaire). Il souhaite obtenir une traçabilité des fonds qui seront alloués. Il conseille de présenter un projet qui s’appuie sur des structures dédiées. Par exemple, des “Fondations Universitaires Recherche”, d’associer des fonds publics et privés. Bref, le numérique a toutes ses chances.
En fin d’après midi intervient François Fillon. Une nuée de photographes et cameramen qui viennent peut-être de l’étranger et découvrent qu’il est Premier Ministre tiennent absolument à lui tirer le portrait assis sur le premier rang. Un gros souk, habituel en pareille circonstance.
Son discours est disponible sur le site de Matignon. Un discours classique de Premier Ministre, qui brosse un tableau d’ensemble de la politique gouvernementale dans le sujet du jour, ici le numérique. En dehors du classique (l’importance du haut débit), j’ai noté quelques points saillants :
Il cite les secteurs de la nanoélectronique et des logiciels comme pouvant bénéficier d’une politique industrielle. Content d’entendre parler des nanos, car aucun intervenant dans la journée n’a parlé de “hardware”, alors que l’on en conçoit encore en France (Thomson, Alcatel, ST Microelectronics, Parrot, LaCIE, etc).
Il évoque les débuts de l’Internet et le patron de France Télécom de l’époque qui n’y croyait pas (Michel Bon). En fait, Michel Bon était excusable, ce n’était pas un technologue. Ce qui l’est moins, c’est que les technologues chefs de FT n’y croyaient pas non plus…
Il indique que 30% des blogs actifs du monde sont français. Je me demande bien où ses conseillers ont pu trouver cette information !
Google n’est pas un problème, c’est un défi. Il est choquant de ne pas dialoguer avec Google, mais il ne faut pas pour autant basculer dans la naïveté. Des garanties sont nécessaires sur nos intérets à long termes.
L’Etat doit permettre la création de services basés sur les données publiques mises à disposition des PME/startups.
Le numérique engendre une révolution sociale qui bouleverse la société plus qu’on ne le croit. Il serait inconscient d’oublier les aliénations humaines générées par les révolutions industrielles dont celle là. La société numérique peut être enrichissante comme appauvrissante. La sociologie de la toile doit être un objet d’étude, et pourquoi pas d’un colloque. Il faut trouver un point d’équilibre qui soit acceptable. Dommage que l’exemple donné, HADOPI, relève justement d’un manque d’équilibre entre la protection des auteurs et celles des libertés fondamentales.Conclusion sur l’emprunt et le numérique
Des cinq priorités affectées au numérique pour le grand emprunt, je retiens donc :
La première qui mérite vraiment sa place (le très haut débit).
La seconde (industrie du logiciel) pourrait y figurer, mais avec une combinaison de sérieuses réallocations et de quelques investissements orientés vers les jeunes, l’amélioration des compétences “business” et l’aide à export. Plutôt business as usual.
La troisième (les PME) me semble aussi relever du business as usual, sauf à identifier des actions ponctuelles vraiment marquantes, autres que des incitations fiscales, de la formation ou de la communication. L’action est trop diffuse pour pouvoir relever d’un investissement pilotable par l’Etat à la sauce “politique industrielle”.
La quatrième (mutualisation d’infrastructure) pourrait faire sens, mais il faudrait un projet bien construit avec une finalité “business” identifiable et des acteurs crédibles pour la mener.
Enfin, la cinquième (numérisation de la culture) ne me semble pas relever d’une priorité économique fondamentale. C’est un avis à discuter évidemment…
Espérons qu’il y aura maintenant un peu plus de concertation ouverte sur ces différents sujets et que l’on ne va pas nous pondre une usine à gaz. Ce n’est pas bon pour le CO2…
















